Le Palais des Glaces

Eléphant,ça coince © Benoît-Déchelle, D.R.

Il ne s’agit nullement du Grand Palais transformé en patinoire éphémère ni d’une ode aux cônes vanille-fraise. Le Palais des Glaces, né Boléro Star en 1876, est le palais de l’humour et l’une des plus anciennes salles de spectacle de Paris et du 10e.

Au XIXe siècle, à quelques encablures du boulevard du Temple et de ses nombreux théâtres, le faubourg du Temple s’industrialise avec l’arrivée du canal Saint-Martin. Des logements ouvriers se construisent, des lieux de spectacle se créent. Aujourd’hui, trois salles peuvent encore en témoigner : l’Apollo Théâtre au n° 18, qui a pour ancêtre l’Amphithéâtre anglais (premier cirque permanent, fondé en 1782 par un ancien sous-officier britannique) ; le Tambour royal au n° 94, ancien Concert du Commerce (créé en 1850 et où débuta Maurice Chevalier en 1902) ; et enfin le Palais des Glaces, à l’origine appelé Boléro Star et sorti de terre en 1876 au n° 37. La première création, le 30 octobre 1877, est une petite œuvre dramatique, La Peau de singe. Après une fermeture provisoire, la salle rouvre sous le nom de Bijou Concert avec À qui le tour ? (février 1882), spectacle au titre bien prémonitoire tant les changements de direction et de programmation seront fréquents à cette adresse ! Directeur dès 1891, Albert Schrameck, spécialiste du caf’conc’, s’en va fonder les Folies Saint-Antoine, également dans le 10e. Paul Ruez, son successeur, part à son tour en 1895, appelé aux destinées des Folies Bergères, de l’Olympia et du Moulin Rouge (excusez du peu !). Le fauteuil est alors confié à Georges Wacquez qui, pendant deux ans, accueille des chansonniers. Le 1er avril 1896, La Justice, quotidien de Georges Clemenceau, rapporte : « Salle comble tous les soirs pour entendre M. Raoult, le désopilant comique troupier dans son répertoire ». En novembre 1902, le nouveau directeur Paul Dosogne rebaptise la salle Bijou Théâtre et y présente pendant une saison, sans succès, des œuvres dramatiques. Un certain Émile Keppens lui succède et remet le music-hall à l’honneur avant de se retirer au profit d’une ancienne comédienne, Lucienne Wekins. Celle-ci fait réaliser des travaux, programme d’anciennes pièces de boulevard… mais finit par renoncer à son tour. Le « jeu de la patate chaude » continue entre directeurs. En 1905, Schrameck revient deux ans aux affaires et aux concerts, puis laisse à nouveau le Bijou sans Castafiore. La salle végète – avec dix directions successives en cinq ans – jusqu’à l’arrivée d’une nouvelle attraction : le Cinématographe ! Ce procédé que Louis Lumière jugeait alors lui-même sans avenir (« Cela peut durer six mois, un an, peut-être plus, peut-être moins » avait-il estimé) va tout changer…

“le bâtiment renaît en tant que Grand Cinéma du Palais des Glaces, reconnaissable à sa façade couverte de miroirs. 

Après un énième nom (Familia Concert entre 1911 et 1912) et de nouveaux travaux, la salle devient le « Bijou Cinéma Concert », jonglant désormais entre tours de chant et tours de manivelle. En décembre 1922, outre des attractions sur scène et des épisodes des Mystères de Paris, le public y découvre The Kid de Charlie Chaplin. Le cinéma a finalement de beaux jours devant lui. Si bien qu’en 1924, le bâtiment est démoli pour renaître en tant que Grand Cinéma du Palais des Glaces, reconnaissable à sa façade recouverte de miroirs… d’où son nom. Les miroirs disparaîtront peu à peu, mais les films – souvent en première exclusivité – s’enchaînent durant des décennies, des Trois lanciers du Bengale dans les années 1930 à Vincent, François, Paul et les autres dans les années 1970. En mai 1976, la salle est même la seule à Paris à projeter Coups de pied vers la gloire, hommage à la Coupe du monde de football de 1974. Quatre ans plus tard, l’exploitation cinématographe s’arrête définitivement. À cette époque, concerts et spectacles ont réintégré la programmation, en alternance avec les films. De grands noms comme Nina Simone ou Touré Kunda s’y produisent. En 1977, le mouvement punk débarque sur la scène musicale et c’est tout naturellement que Marc Zermati, producteur et précurseur, organise une première Nuit punk le 28 mars. D’autres suivront, accueillants les Stinky Toys, The Jam, The Clash ou Damned. The Police, Sting en tête, y fait son premier concert parisien. Plus calme, Marcel Dadi, génie de la guitare, donne deux représentations par jour en novembre 1979. Autre heureux événement, la salle de 500 places va bientôt avoir une petite sœur : le Petit Palais des Glaces (100 fauteuils), à l’emplacement de l’ancienne cabine de projection.

Entre 1980 et 1987, le Palais des Glaces redevient théâtre, avec une programmation des plus sérieuses, de Scènes de chasse en Bavière au Grand Meaulnes. Le producteur Jimmy Lévy rachète alors les lieux et les transforme en temple de l’humour. Il commence en janvier 1988 avec La Madeleine Proust… Un autre style ! Suit, en septembre, une comédie créée au Zaïre avec le Centre culturel français de Kinshasa, intitulée L’Éléphant est tombé. Le seul souvenir que laisse aujourd’hui ce spectacle est la façade décorée pour l’occasion d’un haut relief représentant un éléphant. Réalisé à la demande de Lévy par une étudiante des Arts déco, cet éléphant fut surtout « chipé » dans le livre de l’illustrateur et peintre Benoît Déchelle (Ça coince, éditions Le Mascaret, 1986). Malgré une petite déconvenue juridique, l’éléphant est toujours là, étroitement lié à l’image du Palais des Glaces. La façade et le pachyderme sont même restaurés en 2014.

C’est désormais une nouvelle génération d’humoristes qui foule les planches du Palais des Glaces : les Vamps, Jango Edwards, Pierre Palmade, Jean-Marie Bigard, Patrick Timsit, Gad Elmaleh, Éric et Ramzy… et tant d’autres. Le Palais accueille des one-man-show mais aussi de nombreux spectacles ayant l’humour comme point commun. Tandis que Jimmy Lévy envisage de se consacrer à d’autres activités, Jean-Pierre Bigard, arrivé à Paris le 2 avril 1992 pour s’occuper des affaires de son jeune frère Jean-Marie, a un vrai coup de cœur pour ce lieu chargé d’histoire. Rien d’extraordinaire à cela, si ce n’est que le 2 avril 2002, soit dix ans après jour pour jour, il signe pour le rachat du Palais des Glaces – et ce n’est pas un poisson ! C’est aussi l’occasion pour lui de programmer des artistes qu’il produit : Jean-François Derec, Christophe Alévêque, Caroline Vigneaux, les Bodin’s… « Ici, c’est plus une salle de spectacle qu’un théâtre, nous explique Jean-Pierre Bigard. Nos maîtres mots sont la détente et le divertissement. Les deux salles proposent parfois chacune deux spectacles par jour. Le Petit Palais des Glaces est plutôt une vitrine pour les jeunes talents et une marche vers la grande salle ». Ainsi, en 2008, Laurent Lafitte testera la petite salle pendant huit mois avant d’enchaîner dans la grande pour quatre mois de plus. Jean-Pierre Bigard veut conjuguer le spectacle au sens large, avec des one-(wo)man-show (Audrey Lamy, Sophie Aram…), des pièces humoristiques comme Arrête de pleurer, Pénélope ! ou J’aime beaucoup ce que vous faites (931 représentations !), des comédies musicales et des spectacles pour enfants, mais aussi les classiques de Molière, certains après-midi, pour les scolaires et les amoureux de beaux textes. Et le directeur des lieux de conclure : « Molière ? C’était un grand de la comédie et de l’humour ! »

www.palaisdesglaces.com Merci pour leur aide à André Krol et Florence Bell

Auteur : Vincent Vidal.

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